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Olivier Roller

09/03/09 - 15:34 - Photographe de portrait

Rachida Dati, le pouvoir politique © Olivier RollerOlivier Roller est la figure montante de la photographie de portrait. Il écrit depuis des années la même histoire, à chaque série un nouveau chapitre. Sorte de roman de sa vie, il se cherche à travers les visages de ceux dont il vole l'image. Et il se plait à posséder les personnages qui passent sous son objectif. Il n'aime pas parler technique, il photographie les ministres avec des néons de cuisine comme seul éclairage. Il les épuise, cherche à tirer leur lassitude, leur enveloppe lorsqu'ils sont perdus dans leurs pensées, pour exprimer quelquechose de très personnel. Il se plait à raconter qu'il a répété plusieurs fois à Rachida Dati de ne pas sourire, pour finalement attendre, avant de déclencher, que son visage se crispe. Essayez de tenir un sourire plusieurs minutes ! Depuis, on évite de l'inviter au ministère pour des photos...

Artefact Photo : Qu'est-ce que tu cherches à montrer de quelqu'un dans un portrait ?

Olivier : Dans un portrait, ce que je cherche à montrer, égoïstement, c'est moi. Ca nécessite d'être un peu explicité, parce que dit de but en blanc, ça peut paraitre un peu rebutant. C'est intéressant que la photographie, on ne sait jamais ce que c'est. On parle beaucoup du réel dans la photo... La photographie ce n'est jamais le réel, mais en même temps c'est toujours le réel. L'appareil n'invente rien, c'est un outil, il capte ce qu'il ya devant lui et pourtant c'est jamais ça le résultat. Dans un portrait, je trouve que tu peux cristalliser ça. Tu peux montrer quelqu'un et puis on sait pas bien ce que c'est, on est tous multiples. J'aurais envie de dire que je cherche à faire la photo la plus proche de moi. La plus honnête en étant le plus personnel.

Tu n'as pas peur de voler l'image des gens ?

J'aime bien l'idée de voler l'image des gens. Je la vole, alors qu'ils sont toujours conscients qu'ils me la donnent. Des fois je vais la chercher, mais il n'y a pas de tricherie. C'est-à-dire que la personne est assise devant moi, je suis assis en face d'elle, il y a de la lumière à fond derrière elle, on est à un mètre, un mètre cinquante l'un de l'autre et je lui explique ce que je fais : "on va baisser un peu la tête, un peu plus haut, un peu plus bas...". Je suis toujours dans la description de ce que je suis en train de faire. Et toujours pendant la séance, je fais des poses, même de 10 secondes, pour expliquer ce que je suis en train de faire. En expliquant par exemple que moi je suis fasciné par les gens dans les transports en commun : ils ont l'air crevés, ils ont l'air absent, t'as l'impression d'être face à une enveloppe. Et c'est l'enveloppe que je cherche à photographier. Et si je dois être honnête, je sais bien que quand tu photographies l'enveloppe, tu photographies bien plus que ça, parce que c'est un peu magique, tu vas photographier autre chose.

 

François Fillon, le pouvoir politique © Olivier RollerBernard Kouchner, le pouvoir politique © Olivier RollerChristophe Pinget, le pouvoir publicitaire © Olivier Roller

 

Quels sont les ingrédients secrets que tu penses mettre dans tes portraits ?

J'y met beaucoup de moi-même. Je pense que j'essaie d'aller titiller dans mon inconscient des zones qui sont troubles, qui me font mal. J'arrive avec le temps à mettre le doigt dessus et à appuyer là où ça fait mal. Du coup je suis dans un état second, et mon regard est différent. Je peux pas le dire mieux. Et je pense aussi que du coup, la personne en face de moi est elle-même différente, elle doit se dire "qu'est-ce que c'est que ce mec !". La concordance de ces deux ingrédients là, de ces deux personnes qui vont chercher des choses dures, difficiles, ça provoque ces photos. Quand je sors d'une photo, je suis hyper mal, je suis vraiment fatigué. J'ai du travailler deux minutes, putain j'ai couru 40 kilomètres ! Et souvent, le photographié est lui-même épuisé, alors qu'on a "juste" fait des photos.

Il y a une espèce d'alchimie qui se fait...

C'est toujours le photographe qui fait tout. Le reportage, on se place et on attend. On dit "les types ils vont rentrer par là, ils vont s'installer là, donc je vais me mettre ici..." Parce qu'il va normalement se passer "ça". Des fois ça se passe, des fois ça se passe pas. Dans le portrait, la personne arrive et elle dit "bon, on fait quoi ?". C'est à toi de dire "vous allez vous asseoir, vous allez me regarder...", tu vas prendre les choses en main. J'aime bien l'idée de la responsabilité. J'aime l'idée que si ça échoue, c'est à cause de toi. J'aime aussi l'idée que la personne, de part le statut du photographe va s'abandonner. Même si elle le veut pas ! C'est qu'une relation de pouvoir. Dans un portrait photographique, le pouvoir est dans les mains du photographe. Même si le photographe rate, il a beaucoup de pouvoir... C'est beau cette idée du pouvoir, parce que c'est ce qu'on est aujourd'hui, nous l'humanité, pour le meilleur et pour le pire. L'homme a voulu se dépasser, posséder, et du coup ça a fait ce qu'il fallait pour que ça fonctionne. Je photographie les gens qui ont du pouvoir, et si je dois être honnête, je dirais que moi aussi j'essaie d'avoir un peu de pouvoir. Je ne sais pas bien comment le dire mieux mais il y a quelquechose de ça, de participer à cette grande aventure qui fait que, pour le meilleur comme pour le pire, l'humanité progresse par l'envie de possession.

Penses-tu créer quelquechose en le possédant ou restes-tu spectacteur ?

C'est exactement le mélange des deux. Je crée l'image, qui existe parce que moi je suis là, techniquement dans les mots, le placement de la lumière, du fond... Et à un moment, tu deviens spectateur de l'alchimie que t'as créé. C'est l'espèce de chimiste fou qui fait son invention, ça commence à fuser dans tous les sens, il y a des bulles bizarres... Et là tu te dis "Je l'avais vaguement prévu, mais je pensais pas que ça donnerait ça !" Donc c'est le mélange des deux, c'est le cas de figure où la science fonctionne bien.

 

Etienne Mougeotte, journaliste et directeur du Figaro © Olivier RollerClaudia Schiffer, ancien mannequin et actrice © Olivier Roller

 

Tu es en quelque sorte à mi-chemin entre la création d'une oeuvre d'art et le reportage...

J'aime bien que la photographie soit quelquechose de jamais fini. On ne peut pas la réduire. Ca recouvre des choses très différentes et moi j'aime bien avoir les fesses entre deux chaises, d'être considéré par le milieu de l'art comme un photographe de presse, et d'être considéré par la presse comme un photographe d'art. Ca m'a longtemps perturbé, mais maintenant ça ne me fait rien, mais je ne vais pas dire que ça me plait.

Cela contribue à te démarquer ?

En fait, je n'ai jamais cherché à me démarquer. Je fais des photos... je sais faire que ça. Il m'arrive des fois de faire des boulots commerciaux, mais je suis très embêté parce que je suis quelqu'un d'autre. Je me fais hyper plaisir parce qu'il n'y a aucune recherche, je ne vais rien titiller de difficile en moi. C'est des trucs où il faut que le mec soit en pieds sur un fond blanc et qu'il sourie. Je peux en faire 50 dans la journée. Mais je ne suis pas très à l'aise avec ça, c'est bien une fois par an. Au final, la photographie ça ne me sert pas pour la photographie... J'adore la photographie, mais elle est là pour quelquechose d'autre. Aujourd'hui, je sais pas encore bien quoi.

A propos des portraits des ministres, sur ton site en dessous des photos, il y a marqué le temps de prise de vue...

C'est grâce au numérique, je me suis rendu compte qu'il y avait le temps qui était marqué sur les fichiers. C'est quand même dingue, j'avais l'impression que je passais une heure avec eux. Quand ça fonctionne, tu rentres dans une telle relation d'intimité, de possession, ou les deux, que c'est toute une vie qu'on a dedans et que tout ça s'est fait en 3-4 minutes. C'est aussi une façon de montrer la réalité du travail photographique aujourd'hui. C'est comme ça qu'on photographie les puissants. Les gens avec qui j'ai parlé qui photographient Bill Clinton ou autre, aux Etats-Unis, c'est comme ça que ça fonctionne. Dans le monde entier, le puissant est photographié comme ça. C'est dommage, car en une heure on pourrait faire autre chose. Mais ce sont des gens qui ont un emploi du temps tellement fou, que déjà accorder ce temps là à l'image photographique c'est beaucoup pour eux. D'une certaine façon c'est aussi dire "vous vous rendez compte, pour ces gens là qui nous gouvernent, la culture ce n'est que ça". Ce n'est que 4 minutes qui pour eux sont déjà du temps perdu.

Comment travaillerais-tu si tu avais plus de temps ?

Je sais pas... Je pense que je travaillerais comme ça, et après j'irais vers autre chose. Les publicitaires, qui est la dernière série que j'ai faite dans la thématique sur le pouvoir (en ligne d'ici quelques semaines sur le site d'Olivier Roller, ndlr), je les ai faites aussi pour moi. J'avais entre une demi heure et une heure avec eux, et il se passe autre chose. Il y a la fatigue physique de la séance. Quand je suis face à quelqu'un je lui parle, tout le temps, je lui dit "bouge la tête, par ici, par là, encore...". A un moment donné le type il se dit "mais c'est quoi ce con, c'est un fou !", et au bout d'un moment il le fait comme un automate. Et toute cette énergie là, elle est au service d'un résultat. A un moment donné tu te rends compte que les choses ne se font pas par hasard. Je ne me suis pas dit en amont "je vais faire ça, pour faire ça". Je me suis rendu compte qu'inconsciemment je faisais "ça" et que ça produisait tel effet. Je creuse à chaque fois. Ce qui me semble important en photo, c'est de ne pas trop penser avant les photographies, de penser au cadre très général et après t'es face au réel. Si t'enlève le réel, elle est morte la photographie. J'adore les photos de Charles Fréger par exemple qu'il a fait de joueurs de water polo au bord de la piscine. Un publicitaire il va travailler comme ça : "Super sujet. Des adolsecents en maillot de bain, c'est mortel". L'adolescent c'est l'époque typique où t'es pas bien avec ton corps. Dans ses photos, tu retrouves le petit gros, le boutonneux, le grand maigre, le playboy. Sans avoir vu ses photos, si on veut parler d'une série qu'il va faire, je peux t'écrire quelles sont les photos qu'on va retrouver, et on les retrouvera. Je dis pas que c'est bien ou que c'est pas bien. Mais on ne sera plus face au réel. Il va chercher, dans la réalité, des gens qui vont correspondre à ses besoins. Je pense qu'en photographie tu dois faire avec cette réalité. Après t'en fais autre chose, mais toujours tu dois travailler sur la réalité. J'ai travaillé avec des comédiens, si tu leur dis "lève le bras, plus haut", pour faire quelquechose, le mec il est comédien il n'est plus un individu. Les gens du pouvoir, tu peux pas leur dire quoi faire. C'est très rapide, il a son pouvoir, et il faut lutter contre ça. Et quelquepart, lutter contre eux, c'est lutter contre le réel. Et moi ça me plait.

Tu as des projets photographiques à venir ?

Je vais continuer la série sur le pouvoir. Après les publicitaires, j'aimerais bien m'attaquer maintenant aux patrons de presse. Pas les journalistes, les patrons de presse ce sont les nouveaux journalistes, qui dirigent des groupes de journaux. Ce sont des gens qui ne sont plus forcément journalistes. Et c'est intéressant l'évolution de ça. On parle beaucoup de la presse comme le quatrième pouvoir, en désuètude. Les gens lisent moins les journaux, il y a une crise de la presse. Qu'est-ce que tout ça devient ? Comment ces gens là font les rois et les reines d'aujourd'hui et les défont. Il y a quelque chose à faire avec eux. Après les patrons de presse, j'aimerais bien faire les conseillers, qui est quand même la notion la plus abstraite du monde. Je me fais ma petite topologie du pouvoir aujourd'hui en France au début du XXIè siècle. Et moi qui suis un fan d'Auguste Sander, j'essaie de me mettre à la place d'un type qui découvrira ces photos dans 100 ans et qui se dira : "il y a un photographe, je ne me souviens plus de son nom, au début du XXIè siècle qui a travaillé sur le pouvoir... C'est donc ça à quoi ressemblaient les gens du pouvoir au XXIè siècle.". C'est ce que je ressens quand je vois les photos d'Auguste Sander, je me dis pas que ce sont les photos de Sander, si ça se trouve c'était un con ou peut-être un mec super. Mais ce type là, ce qu'il a fait, ça le dépasse. Et je trouve qu'il faut que les choses se dépassent, dans le sens du réel. Ne pas choisir ses sujets, se laisser embarquer par eux et essayer de les maitriser le plus possible. C'est un truc très difficile à mettre en place. Moi c'est ce qui me botte dans la photo.

 

Jeanne Moreau, comédienne © Olivier RollerGérard Genette, écrivain, critique, fondateur de la Poétique © Olivier RollerJean Bollack, philosophe et écrivain © Olivier Roller

 

A travers les patrons des groupes de presse et les conseiller, quelle partie de toi cherches-tu à exprimer ?

L'idée du pouvoir... Je n'ai pas connu mon père, et sans doute qu'à travers la photo de ces gens là je cherche mon père. Ce sont des types qui pourraient avor l'âge de mon père. C'est intéressant d'ailleurs, je me pose cette question là : quand je vais vieillir, mon espèce de père que je n'ai pas connu sera mort de toutes façons car l'âge fait que... Et est-ce que j'aurais encore envie de photographier ? J'en sais rien. Peu importe. Depardon, c'est un super photographe qui est devenu un super cinéaste, il a fait des choses très justes dans le cinéma et aujourd'hui il ne se considère plus comme un photographe. Il a trouvé autre chose et donc il peut il y avoir plusieurs périodes dans la vie. On est pas obligé de faire toute sa vie la même chose, mais quand on le fait, il faut le faire avec tout ce qu'on a dans soi. Il faut que ça prenne du temps. Si t'es honnête, il y a quelquechose qui en résulte. Mais les photos, je les fais pour moi. Je me dis pas que je vais les montrer. Il se trouve que là, il y a le début d'un embryon d'une reconnaissance dans la presse et qui commence à venir en dehors de la presse. Il y a une expo à Arles cet été, qui va aller dans d'autres lieux, dans des centres d'art de toute l'Europe. Il y a quelquechose qui est en train de prendre, et ça m'embête presque, parce que du coup ça va m'échapper. Il y a des gens qui vont se dire "j'aime, j'aime pas, ce mec il fait ça...". T'acceptes ou pas, mais je le fais pas pour les autres, je le fais pour moi.

C'est paradoxal finalement, parce qu'on fait souvent une photo pour la montrer ou comme moyen de communication ?

Oui, c'est très intéressant ce que tu dis, parce que c'est pour moi mais je trouve toujours que c'est important de le montrer. Tu fais les choses pour toi, mais à partir du moment où la photographie elle existe, elle ne t'appartient plus. Ma femme écrit des romans et quand un livre à elle parait, c'est un objet, c'est un livre comme d'autres livres, ce n'est plus à elle. Mes photos, elles sont tirées, ce ne sont plus "mes" photos, ce sont "des" photos. Je les aime, je ne les aime pas, ça ne m'appartient plus. Mais j'ai mis des choses de moi dedans.

 

Merci Olivier !

 

Toutes les photographies présentes sur cette page sont la propriété d'Olivier Roller.

Interview par Pierre_G le 09/03/09 - 15:34

Source : Site internet d'Olivier Roller

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